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Jules Verne et la Musique





1817 (Edit)

Ernst Theodor Amadeus Hoffmann — « Le Conseiller Krespel » (Rat Krespel).(Edit)


Sources :
http://fr.wikisource.org/wiki/Le_Conseiller_Krespel
http://www.livres-et-ebooks.fr/ebooks/Le_Conseiller_Krespel-1399/ (pdf)


Publications:
Publié dans "Les Frères de Saint-Sérapion" (Die Serapions-Brüder, gesammelte Erzählungen und Mährchen) (4 vols, 1819-1821), Volume 1, première section, à Berlin (George Reimer (Ed.), 1819) et à Paris (Camuzeaux (Ed.), traduction et présentation par Henri Egmont, 1836)


Traduit par Henry Egmont




Théodore prit la parole en ces termes[1] :

Ce conseiller Krespel est en effet l’homme le plus étonnant que j’aie rencontré de ma vie. — Lorsque j’arrivai à H...., pour y séjourner quelque temps, toute la ville s’occupait de lui à cause d’un de ses meilleurs traits d’originalité de date toute récente. Krespel se distinguait comme savant jurisconsulte et habile diplomate. Le prince régnant d’une petite souveraineté d’Allemagne l’avait chargé de la rédaction d’un mémoire, tendant à établir la légitimité de ses prétentions sur un certain territoire, et qui fut adressé à la cour impériale. Le résultat en fut des plus favorables ; et Krespel s’étant plaint une fois de n’avoir jamais pu trouver une habitation commode à son gré, le prince, pour le récompenser de son mémoire, se chargea d’acquitter les frais d’une maison que Krespel ferait bâtir absolument à sa convenance. Le prince voulait même payer un terrain dans l’emplacement qu’il plairait à Krespel de choisir ; mais celui-ci déclina cette offre, ayant résolu de faire bâtir sa maison dans un jardin à lui, situé aux portes de la ville dans une exposition des plus agréables.

Il commença par acheter tous les matériaux nécessaires et les fit transporter à cet endroit. Dès ce moment on le vit chaque jour, et du matin et soir, avec son bizarre costume (qu’il avait du reste confectionné lui-même, d’après certains principes particuliers), éteindre la chaux, passer le gravier au sas, ranger les moellons en tas réguliers, etc., etc. Il n’avait consulté aucun architecte, il n’avait songé à tracer aucun plan. Un beau jour néanmoins, il alla trouver un honnête maître maçon, et le pria de se rendre le lendemain, au point du jour, à son jardin, avec ses garçons, ses ouvriers et force manœuvres, pour ériger sa maison. Le maître maçon demanda naturellement à voir le devis, et ne fut pas peu surpris d’entendre Krespel lui répondre que cela était tout à fait superflu, et que tout s’arrangerait aussi bien que possible. Quand le maître arriva le lendemain matin sur les lieux avec ses gens, il trouva un fossé tracé en carré régulier, et Krespel lui dit : « Voici où il faut établir les fondations de ma maison, et je vous prierai ensuite d’élever les quatre murailles jusqu’à ce que je dise : C’est assez ! — Sans fenêtre ? sans portes ? sans murs de refend ? demanda le maçon, comme épouvanté de la folie de Krespel. — Comme je viens de vous le dire, mon brave homme, répliqua Krespel tranquillement, le reste viendra plus tard. » La promesse d’une riche récompense put seule déterminer le maître maçon à entreprendre cette construction singulière ; mais œuvre du métier ne fut jamais plus joyeusement accomplie, car ce fut au milieu de rires continuels que les ouvriers, sans quitter la place et abondamment défrayés du boire et du manger, exhaussèrent les quatre murailles avec une rapidité surprenante, jusqu’à ce qu’un jour Krespel cria : « Halte ! » — Aussitôt les battes et les pioches se turent, les ouvriers descendirent des échafaudages, et rangés autour de Krespel, tous paraissaient demander avec leur air railleur : « Eh bien ! comment va-t-il s’y prendre à présent ? — Place ! » s’écria Krespel, et il courut à un bout du jardin, puis, à pas lents, il marcha droit vers son bâtiment carré : arrivé près du mur, il secoua la tête d’un air mécontent ; il courut à un autre coin du jardin, marcha de nouveau sur le bâtiment, et fit la même pantomime. Il répéta encore plusieurs fois cette manœuvre, jusqu’à ce qu’enfin, accourant de manière à se casser le nez contre le mur, il cria de toutes ses forces :« Arrivez, arrivez, vous autres ! ici une porte, percez-moi une porte ici ! » Il donna la longueur et la largeur exactes en pieds et en pouces, et l’on fil ce qu’il demandait. Alors il entra dans le bâtiment, et sourit d’un air satisfait à la remarque du maître maçon que les murs avaient juste la hauteur d’une maison de deux bons étages. Krespel se promenait de long en large dans l’espace intérieur, les maçons armés de pioches et de marteaux derrière lui, et à mesure qu’il s’écriait : « Une fenêtre ici ! six pieds de haut, quatre de large ; — là-bas une petite fenêtre ! trois pieds de haut, deux de large, » on les perçait aussitôt.

Ce fut justement pendant cette opération que j’arrivai à H...., et c’était un spectacle fort divertissant que de voir plusieurs centaines de curieux attroupés en dehors du jardin, et poussant de grands cris de joie, quand les pierres volaient tout à coup et quand une nouvelle fenêtre apparaissait là où on ne l’aurait nullement soupçonné. Krespel agit de la même manière pour tout le reste de la maison, en faisant exécuter au moment, d’après son inspiration soudaine, les ouvrages nécessaires à son achèvement.

La bizarrerie de l’entreprise, la conviction acquise qu’en définitive les choses s’étaient arrangées mieux qu’on ne devait s’y attendre, et surtout la libéralité de Krespel, qui lui était peu onéreuse à la vérité, entretinrent la bonne humeur de son monde. Toutes les difficultés, que devait occasionner cette manière de bâtir aventureuse, furent donc surmontées, et l’on vit en peu de temps tout à fait achevée une maison de l’aspect le plus étrange à l’extérieur ; car pas une fenêtre n’était semblable à une autre, et de tout le reste à l’avenant : mais sa distribution intérieure causait l’impression la plus satisfaisante. Tous ceux qui la visitèrent le proclamaient, et j’en fus convaincu moi-même quand Krespel, après une connaissance plus intime entre nous, m’y introduisit.

Jusqu’à ce moment, je n’avais pas encore entretenu cet homme singulier. Son édifice l’occupait à un tel point, qu’il s’abstint de venir dîner les mardis chez le professeur M***, suivant son habitude, et que même il lui fit répondre, sur son invitation expresse, qu’il ne ferait point un pas hors de chez lui avant la fête d’inauguration de sa nouvelle maison. Tous ses amis et connaissances s’attendaient à un repas de cérémonie. Mais Krespel n’avait invité personne que la réunion des maçons, compagnons, apprentis et manœuvres qui avaient travaillé à sa maison. Il les traita avec la dernière recherche. Des gâcheux de plâtre dévoraient à belles dents de succulents pâtés de perdrix, des garçons charpentiers écharpaient avec délices des râbles de faisans rôtis, et d’affamés manouvriers se servaient sans façon eux-mêmes les morceaux les plus fins d’exquis ragoûts truffés. Le soir, leurs femmes et leurs filles se joignirent à eux, et l’on ouvrit un grand bal. Krespel valsa avec plusieurs femmes de maîtres maçons, puis il prit place au milieu des musiciens, et, le violon en main, dirigea l’orchestre jusqu’au jour.

Le mardi d’après cette fête, qui fit valoir Krespel comme un ami du peuple, je le rencontrai enfin, à ma grande joie, chez le professeur M***. On ne peut rien imaginer de plus surprenant que la manière d’être de Krespel. Gauche et raide dans ses mouvements, je craignais à chaque instant qu’il ne heurtât quelque chose ou ne commît une maladresse. Il n’en fut rien cependant, et on le savait d’avance, car la maîtresse de la maison ne s’émut pas le moins du monde en le voyant tournoyer précipitamment près d’une table chargée de porcelaines du plus grand prix, ni en le voyant se démener à côté d’une glace superbe qui touchait au plancher, et s’emparer même d’un vase à fleurs admirablement peint qu’il agitait en l’air comme pour en faire refléter les couleurs. En général, Krespel examina avec une scrupuleuse attention, en attendant le dîner, tout ce qui était dans le salon du professeur ; il détacha même un tableau du mur et le remit en place en grimpant sur un fauteuil ; il parla beaucoup et avec feu. Tantôt (ce fut surtout remarquable durant le dîner) il sautait brusquement d’un sujet à un autre, tantôt il ne pouvait se détacher d’une idée, y revenant à mille reprises, tombant dans des erreurs multipliées, et ne pouvant retrouver le fil de ses pensées jusqu’à ce qu’autre chose le frappât plus vivement. Sa voix était tantôt rauque et criarde, tantôt sourde, psalmodique et traînante, mais jamais sur le ton convenable à ce que Krespel disait.

Il fut question de musique ; on faisait l’éloge d’un nouveau compositeur : Krespel sourit et dit de sa voix basse et chantante : « Que je voudrais donc que Satan emportât sur ses ailes noires le maudit griffonneur de notes à dix mille millions de toises au fond des enfers ! » — Puis il s’écria avec transport et d’une voix effroyable : « C’est un ange du ciel ! tout en elle est harmonie, musique divine ! — la lumière et l’astre du chant ! » — En même temps ses yeux se gonflaient de larmes. Il fallait se rappeler qu’une heure auparavant on avait parlé d’une cantatrice fort célèbre. — On servit un rôti de lièvre : j’observai que Krespel mettait soigneusement les os à part sur son assiette ; et qu’il demanda compte des pattes du lièvre, que la petite fille du professeur, enfant de cinq ans, lui apporta en souriant familièrement. Les enfants, du reste, avaient déjà considéré pendant le dîner le conseiller d’un air très amical ; à la fin ils se levèrent et s’approchèrent de lui, non sans une respectueuse timidité, et à la distance de trois pas. Que va-t-il se passer ? pensais-je en moi-même. — On apporta le dessert. Alors le conseiller tira de sa poche un coffret qui renfermait un petit tour en acier ; il l’assujettit à la table, et se mit à tourner dans les os du lièvre, et avec une adresse et une promptitude incroyables, toutes sortes de petites boites, de billes et de tabatières fort exiguës, que les enfants reçurent tout joyeux. Au moment de quitter la table, la nièce du professeur demanda : « Que devient donc notre Antonia, cher conseiller ? » Krespel fit une grimace comme quelqu’un qui mord une orange amère, et qui veut pourtant se donner l’air d’avoir goûté un fruit savoureux. Mais bientôt sa figure prit une expression courroucée affreuse à voir, et je lus dans son étrange sourire l’empreinte d’une ironie presque diabolique : «Notre… notre chère Antonia ? » demanda-t-il d’une voix traînante et désagréablement modulée. — Le professeur se hâta d’intervenir ; au coup d’œil de reproche qu’il lança à sa nièce, je sentis qu’elle venait de toucher une corde qui devait résonner d’une manière pénible pour Krespel. « Comment vont les violons ? » demanda le professeur gaiment en serrant les mains du conseiller dans les siennes. Le visage de Krespel s’éclaircit aussitôt, et il répondit avec sa voix forte : « Parfaitement, professeur. J’ai commencé aujourd’hui à mettre en pièces l’excellent violon d’Amati, qu’un heureux hasard a fait tomber entre mes mains, comme je vous l’ai dernièrement raconté. J’espère qu’Antonia aura soigneusement démonté le reste. — Antonia est une bonne fille, dit le professeur. — Oui vraiment, c’est une bonne fille, » s’écria le conseiller ; et, se retournant brusquement, il saisit son chapeau et sa canne et s’élança précipitamment par la porte. Je remarquai dans un miroir qu’il avait les yeux baignés de larmes.

Dès que le conseiller fut parti, je pressai le professeur de m’apprendre quels rapports avait Krespel avec les violons et surtout avec Antonia.

« Ah ! dit le professeur, le conseiller, qui est un homme tout à fait merveilleux, fait aussi des violons, et il ne montre pas moins d’extravagance en cela que dans tout le reste. — Il fait des violons ! répétai-je tout étonné. — Oui, continua le professeur, Krespel confectionne, de l’avis des connaisseurs, les meilleurs violons que produise notre époque. Autrefois quand il avait réussi dans son travail, on était libre de faire usage de l’instrument ; mais, depuis quelque temps, il a tout à fait changé de méthode. Dès qu’il a terminé un violon, il en joue pendant une heure ou deux, et cela avec un talent des plus rares, avec l’expression la plus entraînante, et puis il l’accroche auprès des autres, pour n’y plus jamais toucher et sans permettre que personne s’en serve. S’il sait où trouver quelques violons d’anciens maîtres célèbres, le conseiller les achète, quel que soit le prix qu’on en demande. De même qu’avec ses violons, il n’en joue qu’une seule fois, et ensuite les démonte, afin d’examiner scrupuleusement leur structure intérieure ; et s’il n’y trouve pas ce qu’il y cherche d’après ses idées, il en jette les morceaux avec dépit dans une grande caisse qui est déjà pleine de débris de violons démontés.

— Mais Antonia ? demandai-je avec vivacité. — Quant à cela, reprit le professeur, il y aurait de quoi me faire prendre en haine le conseiller, si je n’étais convaincu, en raison du caractère de Krespel, éminemment bon et même enclin à la faiblesse, qu’il y a nécessairement quelque mystère à ce sujet. Il y a plusieurs années, quand le conseiller vint habiter cette ville, il vivait en anachorète avec une vieille gouvernante dans une maison obscure de la rue de .... Bientôt il excita par ses singularités la curiosité des voisins. Aussitôt qu’il s’en fut aperçu, il chercha et se fit des connaissances. Ainsi que chez moi, on s’accoutuma partout à lui, au point qu’il devint presque indispensable. Malgré sa rudesse apparente, les enfants eux-mêmes finirent par l’aimer, sans cependant lui devenir à charge ; car, en dépit de leur sympathie, ils conservent pour lui une certaine vénération craintive qui le préserve de leurs importunités. Vous avez pu voir aujourd’hui par quelles séductions il sait gagner leur amitié. On le croyait partout un vieux garçon, et il ne songeait point à s’en défendre. — Après quelque temps de séjour ici, il partit subitement, personne n’a su pour quel endroit, et il revint plusieurs mois après. Le lendemain au soir de son retour, on vit les croisées de Krespel éclairées d’une façon inusitée : cette première circonstance donna l’éveil à l’attention des voisins ; mais bientôt la voix merveilleusement belle d’une femme accompagnée par un piano se fit entendre ; puis l’on distingua le son d’un violon qui luttait avec la voix de vigueur et d’expression. On reconnut aussitôt que c’était le conseiller qui jouait. Moi-même je me mêlai à la foule nombreuse que l’admirable concert avait réunie devant la maison du conseiller, et je dois vous avouer qu’auprès de cette voix et de la magie de son accentuation, le chant des cantatrices les plus renommées que j’aie entendues me semblait fade et dénué d’expression. Jamais je n’avais conçu l’idée de sons pareils si longuement soutenus, de ces roulades empruntées au rossignol, de ces gammes ascendantes et descendantes, de cet organe, enfin, tantôt vibrant avec l’énergie et la sonorité des sons de l’orgue, tantôt n’émettant qu’un souffle à peine perceptible et d’une suavité sans égale. Il n’y avait personne qui ne fût sous le charme du plus doux enchantement, et ce profond silence ne fut troublé que par de légers soupirs lorsque la voix se tut. Il pouvait être déjà minuit, quand on entendit le conseiller parlant avec une violence extrême ; une autre voix d’homme paraissait, à en juger par ses indexions, lui adresser des reproches ; et une jeune fille se plaignait par intervalles en paroles entrecoupées. Le conseiller criait toujours plus fort, jusqu’à ce qu’enfin il tomba dans cet accent traînant et psalmodique que vous connaissez. Un cri perçant de la jeune fille l’interrompit, puis il se fit un morne silence, puis tout à coup l’on entendit du fracas dans l’escalier. Un jeune homme se précipita en sanglottant hors de la maison et se jeta dans une chaise de poste attelée à quelque distance, et qui partit rapidement. — Le lendemain le conseiller se montra, et il avait une contenance sereine ; mais personne n’eut le courage de l’interroger sur les événements de la nuit précédente. Cependant sa gouvernante questionnée révéla que le conseiller avait amené avec lui une charmante et jeune fille qu’il appelait Antonia, et que c’était elle qui avait si bien chanté ; qu’un jeune homme les avait aussi accompagnés, qui montrait pour Antonia une grande tendresse, et devait, sans doute, être son fiancé ; mais que l’absolue volonté de Krespel l’avait contraint à un départ immédiat. Les rapports d’Antonia avec le conseiller sont jusqu’ici un secret ; mais ce qu’il y a de certain, c’est qu’il tyrannise la pauvre enfant de la façon la plus odieuse. Il la surveille comme le docteur Bartholo sa pupille dans le Barbier de Seville, à peine ose-t-elle se montrer à la croisée. Si quelquefois, cédant à d’instantes prières, il la conduit en société, il tient fixés sur elle des yeux d’Argus, et ne souffre pas absolument qu’on fasse entendre en sa présence la moindre note de musique, et encore bien moins qu’Antonia chante elle-même, ce qu’il lui interdit, au reste, même chez lui. Aussi le chant d’Antonia, à ce concert nocturne, est devenu dans le public une tradition qui émeut l’âme et l’imagination d’un enthousiasme sans pareil, et il n’est pas rare que ceux même qui ne l’ont pas entendu disent ici, après le début de quelque cantatrice : « Qu’est-ce que ce glapissement banal ? Antonia seule sait chanter ! » —

Vous savez combien j’ai l’esprit vivement frappé de toutes ces choses fantastiques, et vous pouvez imaginer s’il me parut important de faire la connaissance d’Antonia. J’avais déjà souvent recueilli moi-même dans le public ces propos sur le chant de la jeune fille, mais je ne soupçonnais pas que la merveilleuse Antonia fût dans la ville et en la puissance de ce fou de Krespel, comme entre les mains d’un magicien tyrannique. La nuit suivante, j’entendis naturellement en rêve le chant d’Antonia, qui me suppliait de la manière la plus touchante de venir à son secours, et cela dans un magnifique adagio que, par une illusion ridicule, je croyais avoir composé moi-même. Je fus donc bientôt résolu à pénétrer, nouvel Astolfe, dans la maison de Krespel, comme dans le palais enchanté d’Alcine, pour délivrer la reine du chant de son odieuse captivité.

Tout se passa autrement que je ne l’avais supposé ; car à peine eus-je vu le conseiller deux ou trois fois, et causé avec lui de la meilleure structure des violons qu’il m’invita de lui-même à venir le visiter chez lui ; je n’y manquai pas, et il me fit voir sa riche collection de violons. Il y en avait bien trente d’accrochés dans un cabinet. Un d’eux, entre tous, qui se distinguait par tous les caractères de la plus haute ancienneté (manche à tête de lion sculptée, etc.), était suspendu à une plus grande élévation, et une couronne de fleurs, dont il était surmonté, semblait le désigner comme le roi des autres. « Ce violon, dit Krespel, après que je l’eus interrogé à ce sujet, est l’œuvre rare et merveilleuse d’un maître inconnu, probablement contemporain de Tartini ; je suis persuadé qu’il y a dans sa structure intérieure quelque chose de particulier, et qu’en le démontant, je découvrirais la clef du problème dont je poursuis depuis longtemps la solution. Mais… moquez-vous de moi si vous voulez, mais cet objet inanimé, auquel je ne communique la vie et le son qu’à ma volonté, m’adresse souvent de lui-même un mystérieux langage ; et, lorsque j’en jouai pour la première fois, il me semblait que mon rôle était celui du magnétiseur, dont l’influence provoque, chez le sujet somnambule, la révélation orale de ses propres sensations intimes. Ne croyez pas que j’aie la folie d’ajouter foi le moins du monde à de semblables observations ; mais il est pourtant bien étrange que je n’aie jamais pu prendre sur moi de démonter cette sotte et inerte machine. Je me félicite toutefois d’y avoir renoncé ; car depuis qu’Antonia est avec moi, je lui joue, de temps en temps, quelque chose sur cet instrument. — Antonia éprouve du plaisir à l’entendre…, un vif plaisir ! » Le conseiller prononça ces mots avec un attendrissement visible ; cela m’encouragea à lui dire : « Ô mon excellent monsieur le conseiller, ne voudriez-vous pas en jouer devant moi ? » Mais Krespel prit son air aigre-doux, et dit de sa voix traînante et cadencée : « Non ! mon très cher monsieur l’étudiant. » — La chose en resta là. Il me fallut continuer à examiner avec lui toutes sortes de raretés, puériles pour la plupart ; enfin, il chercha dans une petite boite, et en tira un papier plié, qu’il me mit dans la main, en me disant avec beaucoup de solennité : « Vous êtes un ami de l’art : acceptez ce don comme un souvenir bien cher, qui doit vous être à jamais précieux par-dessus tout. » En disant cela, il me poussa doucement du côté de la porte, et sur le seuil il m’embrassa. Dans le fait, c’était me mettre hors de chez lui d’une manière symbolique. En ouvrant le papier je trouvai un petit morceau d’une quinte, long d’un huitième de pouce à peu près, et le papier portait cette étiquette : « Morceau de la quinte dont feu Stamitz avait monté son violon, lorsqu’il donna son dernier concerto. »

Le congé impoli que je reçus, après avoir fait mention d’Antonia, semblait devoir me confirmer dans l’idée que je ne la verrais peut-être jamais. Mais il n’en fut pas ainsi : car, à ma seconde visite au conseiller, je trouvai Antonia dans la chambre l’aidant à l’assemblage des pièces d’un violon. L’extérieur d’Antonia ne causait pas, au premier abord, une forte impression, mais insensiblement il devenait impossible de détourner ses regards de l’œil bleu et des lèvres rosées de cette figure, empreinte d’une grâce et d’une délicatesse extraordinaires. Elle était très pâle ; mais, disait-on quelque chose de piquant et de spirituel, aussitôt avec un doux sourire un vif incarnat se répandait sur ses joues, qui n’en gardaient, hélas ! qu’un instant la mourante lueur. Je m’entretins avec Antonia en toute liberté, et je ne remarquai absolument rien dans Krespel de ces regards d’Argus que lui avait attribués le professeur. Il demeura, au contraire, constamment dans son état habituel, et même il paraissait satisfait de nous voir converser ensemble. Il arriva donc que mes visites au conseiller devinrent plus fréquentes, et que l’habitude réciproque de nous voir communiqua à notre petit cercle en trois personnes certain charme délicieux qui nous procurait un intime plaisir.

Le conseiller avec ses singularités me réjouissait toujours autant ; mais ce n’était en réalité que la société d’Antonia qui m’attirait par une séduction irrésistible, et me faisait supporter maintes choses auxquelles, sans cela, impatient comme je l’étais alors, j’aurais eu hâte de me soustraire. Dans l’originalité et la bizarrerie du conseiller, il ne se mêlait, en effet, que trop souvent des circonstances insipides et contrariantes ; mais ce qui me déplaisait surtout, c’était, chaquefois que j’amenais la conversation sur la musique, et particulièrement sur le chant, de le voir m’interrompre avec son sourire diabolique et son accent traînant et insupportable, pour mettre sur le tapis quelque propos complètement hétérogéne et presque toujours des plus trivials. Au mécontentement plein d’amertume qui se peignait alors dans les yeux d’Antonia, je devinai aisément que cela n’avait pour but que de me détourner de l’inviter à chanter ; je ne me rebutai pas. Les obstacles que m’opposait le conseiller accrurent mon courage et ma résolution de les vaincre. J’avais besoin d’entendre le chant d’Antonia pour échapper aux tourments dont me rendaient le jouet de vaines suppositions et mes rêves à ce sujet.

Un soir, Krespel était d’une humeur tout à fait réjouie ; il venait de démonter un vieux violon de Crémone, et avait trouvé l’âme inclinée d’une demi ligne de plus qu’à l’ordinaire. Découverte inappréciable et d’une importance majeure pour la pratique ! Je réussis à l’échauffer au sujet de la vraie manière de jouer du violon. L’exécution des célèbres et dignes virtuoses, que citait Krespel pour les avoir entendus, amena tout naturellement la remarque qu’aujourd’hui le chant, au contraire, se modelait sur les roulades prétentieuses et les traits heurtés des instrumentistes. « Quoi de plus absurde ? m’écriai-je, en m’élanoant de ma chaise au piano et l’ouvrant avec promptitude, quoi de plus absurde que ces procédés bizarres qui, loin d’être de la musique, ressemblent au bruit que font des pois renversés par terre ? » Là-dessus, je répétai, en les accompagnant de quelques méchants accords, plusieurs de ces finales modernes, qui courent par bonds et traverses, bourdonnant à l’oreille comme une toupie vigoureusement lancée. Krespel riait aux éclats, et il s’écria : « Ha ! ha ! il me semble entendre nos Italiens germanisés, ou nos Allemands italianisés chantant un air de Pucitta ou de Portogallo, ou de quelqu’autre maestro di capella, ou plutôt schiavo d’un primo uomo[2]. » Voici le moment ! pensai-je. « N’est-ce pas, dis-je en me tournant vers Antonia, n’est-ce pas ? Antonia ne connaît rien de cette manière de chanter ? » et en même temps, j’entonnai un air admirable et passionné du vieux Leornardo Leo. Les joues d’Antonia se colorèrent soudainement, ses yeux ranimés étincelérent d’un céleste éclat ; elle s’élança près du piano, elle ouvrit les lèvres… Mais, au même instant, Krespel la poussa en arrière, et, me prenant par les épaules, il me cria d’une voix aiguë de tenore : « Mon ami ! — mon ami ! — mon ami ! » — et il continua de son ton chantant et avec une contenance polie et révérencieuse en me tenant par la main : « Sans doute, mon digne et respectable monsieur l’étudiant, cela choquerait toutes les convenances et les bons usages, si j’exprimais hautement et sans réserve le désir que Satan vous tordit bien doucement le cou de ses griffes brûlantes, et qu’il vous expédiât ainsi au plus tôt votre compte ; mais à part cela, vous conviendrez, mon très cher, qu’il fait considérablement sombre, et, comme il n’y a point aujourd’hui de lanterne allumée, vos chers petits os courraient risque d’être endommagés, quand même je ne vous jetterais pas précisément par les escaliers. Rentrez donc gentiment au logis, et gardez un souvenir bénévole de voire véritable ami, s’il arrivait que… comprenez-vous bien ? — que vous ne le trouvassiez dorénavant jamais chez lui. » — À ces mots, il m’embrassa et me fit reculer, enlacé dans ses bras, et en tournoyant jusqu’en dehors de la porte, de telle façon que je ne pus jeter sur Antonia un seul regard d’adieu.

Vous avouerez que dans ma position il n’était pas possible de bâtonner le conseiller, ce qui aurait dû cependant arriver. Le professeur me railla beaucoup et assura que j’avais cette fois gâté, pour toujours, mes relations avec le conseiller. Quant à faire l’amoroso langoureux, et à jouer devant les fenêtres d’Antonia le rôle de coureur d’aventures, Antonia m’était trop chère pour cela, je dirais presque trop sacrée. Je quittai H.... le cœur déchiré ; mais, comme il arrive presque toujours, les vives couleurs de ce tableau fantastique pâlirent peu à peu, et l’image d’Antonia, — oui, même le chant d’Antonia, ce chaut que je n’avais jamais entendu, dormaient dans les profonds replis de mon âme, d’où s’échappait souvent, néanmoins, telle qu’une lueur parfumée, une sensation consolatrice et délicieuse.

Deux ans après, j’étais établi à B...., lorsque j’entrepris un voyage dans l’Allemagne méridionale. Les tours de H.... s’élevaient dans le vaporeux crépuscule du soir. À mesure que j’approchais, un sentiment inexprimable de pénible anxiété s’empara de moi, j’avais un poids sur la poitrine, je ne pouvais plus respirer ; il me fallut descendre de la voiture. Mais cette oppression augmenta jusqu’à produire la souffrance physique. Bientôt je crus entendre un chant mesuré retentir dans l’air. — Les tons devinrent plus distincts, et je discernai des voix d’hommes qui entonnaient un chant sacré. — Qu’est-ce que cela ? qu’est-ce que cela ? » m’écriai-je, frappé comme de l’atteinte d’un brûlant coup de poignard. — « Ne le voyez vous pas ? répondit le postillon qui était à mes côtés, ne le voyez-vous pas ? là-bas, dans le cimetière, quelqu’un qu’on enterre. » En effet, nous dominions le cimetière, et je vis un cercle de gens vêtus de noir autour d’une fosse qu’on était en train de combler. Les larmes jaillirent de mes yeux, il me semblait qu’on enterrait là-bas tout un monde de joie et de bonheur. En descendant avec célérité la pente de la colline, je perdis de vue le cimetière, le chœur se tut, et je rencontrai, à peu de distance de la porte de la ville, des personnes en deuil qui revenaient de l’enterrement. Le professeur donnant le bras à sa nièce, tous deux en grand deuil, passa tout près de moi sans me remarquer. La jeune fllle tenait son mouchoir sur son visage inondé de pleurs.

Je ne pus me résoudre à pénétrer dans la ville. J’envoyai mon domestique avec la voiture à l’auberge accoutumée, et je courus vers la demeure que je connaissais bien, pour me délivrer, par mon propre témoignage, de cette impression de tristesse, qui peut-être n’avait que des causes purement physiques, comme l’échauffement du voyage, etc. — Dans une avenue du jardin conduisant à un pavillon d’agrément, le spectacle le plus singulier s’offrit à ma vue. Le conseiller Krespel était conduit par deux hommes en deuil, auxquels il paraissait vouloir échapper en faisant les sauts les plus extraordinaires. Il portait, comme de coutume, son habit gris, de forme étrange et taillé de ses propres mains. Seulement, du petit chapeau tricorne, qu’il avait enfoncé martialement sur une oreille, pendait un très long crêpe flottant à l’aventure. Il avait agrafé, autour de son corps, un ceinturon d’épée noir ; mais, au lieu d’épée, il y avait passé un long archet de violon. Un froid glacial parcourut mes membres. — Il est fou ! pensai-je en le suivant à pas lents. Ces hommes conduisirent le conseiller jusqu’à sa maison ; là, il les embrassa en riant aux éclats ; ils le quittèrent, et alors son regard tomba sur moi, qui me trouvais tout près de lui. Il me regarda longtemps fixement, puis il s’écria d’une voix sourde :

« Soyez le bien-venu, monsieur l’étudiant ! vous êtes de ceux qui comprennent, vous ! » —

À ces mots, il me saisit par le bras, m’entraîne dans la maison, monte l’escalier et m’introduit dans la chambre où étaient pendus ses violons. Tous étaient recouverts d’un crêpe noir. Le violon de l’ancien maître avait disparu. À sa place était une couronne de cyprès. — Je compris ce qui était arrivé : « Antonia ! ah, Antonia ! » m’écriai-je dans un affreux désespoir. Le conseiller se tenait près de moi, immobile et les bras croisés. Je montrai du doigt la couronne de cyprès. — « Lorsqu’elle mourut, dit le conseiller d’une voix étouffée et solennelle, lorsqu’elle rendit le dernier soupir, l’âme de ce violon se brisa avec un craquement horrible, et la table d’harmonie se déchira complètement. Le fidèle instrument ne pouvait vivre qu’avec elle et par elle ! il a été enterré avec elle, il est près d’elle dans la tombe. » — Profondément ému, je tombai sur un siège. Mais le conseiller commença à entonner, d’une voixrauque, une chanson des plus gaies, et c’était vraiment un affreux spectacle que de le voir, en même temps, sauter à cloche-pied autour de la chambre, tandis que le crêpe de son chapeau, qu’il n’avait pas quitté, tournoyait avec lui et frôlait les violons accrochés au mur. Je ne pus retenir un cri perçant, lorsque ce crêpe, à une pirouette rapide du conseiller, vint à passer sur ma tête ; il me semblait qu’il allait m’envelopper tout entier et m’entraîner dans le sombre et redoutable abîme de la folie. Le conseiller s’arrêta alors, et de sa voix chantante : « Mon petit ami ! dit-il. — mon petit ami ! — pourquoi cries-tu de la sorte ? aurais-tu vu l’ange de la mort ! cela précéde toujours la cérémonie ! » — Et puis il s’avança au milieu de la chambre, saisit violemment l’archet pendu à son ceinturon, l’éleva des deux mains au-dessus de sa tête, et le rompit si furieusement, qu’il le fit voler en mille éclats. Krespel se mit à rire très fort et s’écria : « Maintenant la baguette fatale est brisée sur moi, n’est-ce pas, mon cher enfant ? qu’en penses-tu ? Plus rien ! plus rien ! maintenant je suis libre, — libre, me voici libre ! — vivat ! je suis libre ! — maintenant je ne fabrique plus de violons ! — plus de violons, vivat ! plus de violons.[3] » — Le conseiller chantait ces paroles sur une cadence d’une gaîté infernale, en faisant toujours des cabrioles à cloche-pied.

Plein d’horreur, je voulais m’enfuir ; mais le conseiller me retint de force en me disant avec le plus grand calme : « Restez, monsieur l’étudiant ! ne prenez pas ces épanchements de la douleur, qui me déchire avec des tortures inouies, pour de la folie : mais tout cela n’arrive que parce que je me suis fait, il y a quelque temps, une robe de chambre dans laquelle je voulais avoir l’air du destin,… de Dieu ! » — Le conseiller continua à débiter des propos extravagants et horribles, jusqu’à ce qu’enfin il tombât d’épuisement. À mes cris, accourut sa vieille gouvernante, et j’éprouvai du soulagement à respirer le grand air hors de cette maison.

Je ne doutai pas un instant que Krespel ne fût devenu fou ; toutefois le professeur soutenait le contraire. — « Il y a certains hommes, disait-il, auxquels la nature ou une circonstance particulière ont retiré le voile sous lequel nous autres nous commettons nos folies, sans provoquer le même scandale. Ils ressemblent à ces insectes à la peau transparente que fait paraître difformes le jeu actif et visible de leurs muscles, quoique tout s’adapte à sa place et forme un ensemble régulier.

» Ce qui en nous ne sort pas du domaine de la pensée, chez Krespel se transforme tout en action. L’ironie amère qui assiège notre esprit sous le joug des préoccupations matérielles, Krespel la manifeste par ses folles grimaces et ses sauts périlleux. Mais c’est là sa sauve-garde. Ce qui provient de l’essence terrestre, il le rend à la terre ; mais le principe divin, il sait le conserver, et je crois son intellect intime fort sain, malgré cette folie apparente et ses caractères explicites. La mort subite d’Antonia doit assurément l’avoir frappé. Néanmoins, je parie que le conseiller reprendra, dès demain, son allure routinière, comme l’âne qui rentre dans l’ornière favorite en dépit de tout. » — La prédiction du professeur se réalisa presqu’entièrement. Le jour suivant le conseiller se montra le même que d’habitude ; seulement il déclara qu’il ne fabriquerait plus de violons et ne jouerait plus sur aucun.

J’ai su depuis qu’il avait tenu parole.

Les réflexions du professeur m’affermirent dans ma conviction intérieure que les rapports d’Antonia avec le conseiller, tenus secrets avec tant de soin, et que sa mort même, devaient cacher un méfait odieux et faire peser sur la conscience de Krespel un remords incurable. Je résolus de ne pas quitter H.... sans lui reprocher le crime que je soupçonnais ; je voulais l’ébranler jusqu’au fond de l’âme et lui arracher ainsi l’aveu de cet horrible forfait. Plus j’y réfléchissais, plus il me paraissait évident que cet homme devait être un scélérat ; et plus véhémente, plus pathétique se formulait en moi l’allocution que je me proposais de lui faire, au point qu’elle prit ainsi d’elle-même les développements et tous les caractères d’un vrai chef-d’œuvre de rhétorique. Monté de la sorte, et encore dans le feu du transport, je courus chez le conseiller. Je le trouvai occupé à tourner des jouets d’enfants avec un visage calme et riant. « Comment ! m’écriai-je en l’abordant, comment peut-il y avoir un seul moment de paix dans votre âme, au souvenir de l’action épouvantable qui doit vous ronger comme une morsure de serpent ! »

Le conseiller me considéra d’un air étonné, et mettant son outil de côté il me demanda : « Que voulez-vous dire, mon cher ? — ayez la complaisance de vous asseoir sur cette chaise. » — Mais je continuai avec feu, m’échauffant toujours davantage, et je l’accusai hautement d’avoir tué Antonia en le menaçant de la vengeance du ciel. En ma qualité d’homme de loi récemment investi, et plein de ma vocation, j’allai même jusqu’à lui certifier que j’userais de tous les moyens pour découvrir les traces de son crime et le livrer aux mains de la justice humaine. J’avoue que je fus un peu déconcerté quand, après m’avoir laissé achever ma virulente et pompeuse apostrophe, le conseiller, sans me dire un mot, me regarda fort tranquillement, comme s’il attendait que je continuasse de parler. J’essayai, il est vrai, de le faire, mais tout ce qui sortait de ma bouche était si incohérent et même si ridicule, que je m’empressai de garder le silence. Krespel jouissait de mon embarras, un sourire malin et ironique passa sur ses traits. Mais bientôt il devint très grave et dit d’un ton solennel :

« Jeune homme, tu me regardes comme un fou, comme un insensé : je te pardonne, car nous sommes tous deux hôtes du même séjour de fous, et tu n’es irrité contre moi de ce que je crois être Dieu le père, que parce que toi-même tu te crois Dieu le fils. Mais comment oses-tu vouloir pénétrer dans une vie qui te fut étrangére, qui devait l’être, et as-tu rêvé d’en surprendre les fils les plus secrets ? — Elle n’est plus : le secret a cessé ! » — Krespel se recueillit, se leva et parcourut la chambre à pas silencieux. Je me permis de lui demander, comme une grâce, des éclaircissements ; il me regarda en face, me prit par la main et me conduisit à la croisée dont il ouvrit les deux battants. Accoudé sur le balcon, le corps penché en dehors, et les regards tournés sur le jardin, il me raconta l’histoire de sa vie. — Lorsqu’il eut fini, je le quittai touché et confus.

Voici, en peu de mots, les circonstances qui concernaient Antonia.

Vingt ans auparavant, le désir, dégénéré en passion, de rechercher et de se procurer les meilleurs violons des vieux maîtres, conduisit le conseiller en Italie. À cette époque, il n’en faisait pas encore lui-même, ni ne s’occupait de les démonter. À Venise, il entendit la célèbre cantatrice Angela ***, qui brillait alors du plus vif éclat dans les premiers rôles, sur le théâtre de San-Benedetto. L’enthousiasme qu’elle inspira à Krespel ne s’adressa pas seulement à l’art que la signora Angela pratiquait, à la vérité, dans la perfection, mais bien aussi à sa beauté ravissante. Le conseiller rechercha la connaissance d’Angela, et, malgré toute sa rudesse, il parvint, surtout grâce à son jeu hardi et éminemment expressif sur le violon, à captiver entièrement ses faveurs. La liaison la plus intime eut pour résultat, en peu de semaines, un mariage qui demeura secret, parce qu’Angela ne voulait renoncer ni au théâtre, ni au nom qui désignait la cantatrice célèbre, ni même y adjoindre le nom trop peu mélodieux de Krespel.

Krespel me décrivit, avec l’ironie la plus folle, de quelle façon inouïe la signora Angela le tourmenta et le tortura dès qu’elle fut devenue sa femme. Tous les caprices, toutes les idées fantasques de toutes les prime donne réunies, avaient été, au dire de Krespel, concentrées dans le petit individu d’Angela. Lui arrivait-il de vouloir se mettre un peu sur la défensive ? Angela envoyait à ses trousses une armée entière d’abbati, de maestri, d’academici, qui, ignorant sa véritable condition, le traitaient du plus insupportable, du plus incivil des amants, en lui reprochant de ne pas savoir se plier aux fantaisies de la signora. Après une scène de ce genre fort orageuse, Krespel s’était réfugié à la maison de campagne d’Angela, et il oubliait les tourments de la journée en improvisant sur son violon de Crémone. Mais, peu de temps après, la signora, qui l’avait suivi à la hâte, entra dans le salon. Elle était justement d’humeur à jouer la tendresse ; elle vint, d’un œil doux et langoureux, embrasser le conseiller et puis reposa sa petite tête sur son épaule. Mais le conseiller, égaré dans le monde musical de ses accords, continuait à jouer de manière à faire résonner les murailles, et il arriva que sa main, armée de l’archet, toucha un peu rudement la signora. Elle se releva exaspérée : « Bestia tedesca ![4] » s’écria-t-elle ; elle arracha le violon des mains du conseiller, et le brisa en mille morceaux sur le marbre de la table. Le conseiller resta un moment devant elle, tel qu’une statue, pétrifié ; mais, se réveillant soudain comme d’un rêve, il saisit la signora avec une force d’Hercule, la jeta par la fenêtre de sa propre maison de campagne, et se sauva, sans s’inquiéter du reste, à Venise, et de là en Allemagne.

Ce ne fut que quelque temps après, qu’il comprit ce qu’il avait fait. Bien qu’il sût que la croisée était à peine à cinq pieds d’élévation du sol, et qu’il vit encore clairement la nécessité d’avoir jeté la signora par la fenêtre dans les circonstances susdites, il se sentait pourtant poursuivi d’une pénible inquiétude, d’autant plus que la signora lui avait donné à entendre, assez clairement, qu’elle avait l’espérance d’être mère. Il osait à peine prendre des informations, et sa surprise fut extrême, lorsque, environ huit mois après, il reçut de sa chère moitié une lettre des plus tendres, dans laquelle, sans faire la moindre allusion à l’événement de la maison de campagne, elle lui annonçait la naissance d’une charmante petite fille, suppliant ardemment le marito amato e padre felicissimo[5] de vouloir bien revenir au plus tôt à Venise. Krespel n’en fit rien, mais il s’enquit, auprès d’un ami intime, des détails circonstanciés de l’aventure, et il apprit que la signora, dans cette occasion, était tombée mollement sur l’herbe, légère comme un oiseau, et que sa chute, ou plutôt son essor par la fenêtre n’avait eu d’autre résultat qu’un contre-coup purement psychologique ou moral. La signora, en effet, après l’héroïque procédé de Krespel, parut comme métamorphosée ; il n’y avait plus chez elle la moindre trace de ses idées bizarres, de ses humeurs et de ses emportements ; bref, le maestro[6], qui était à l’œuvre pour le prochain carnaval, était l’homme le plus heureux du monde, parce que la signora était prête à chanter ses airs sans les dix mille corrections, auxquelles il aurait été contraint de se prêter antérieurement. Du reste, on avait de bonnes raisons, ajoutait son ami, pour tenir soigneusement caché le secret de la cure pratiquée sur Angela, sans quoi il ne se passerait plus de jours qu’on ne fit voler par les fenêtres quelques cantatrices.

Le conseiller fut vivement ému, il communda des chevaux et monta en voiture. « Halte ! s’écria-t-il tout à coup. — Comment ! murmura-t-il en lui-même, n’est-il pas démontré qu’aussitôt que je l’aborde, le malin esprit reprend son influence et sa domination sur Angela ? Après l’avoir déjà jetée par la fenêtre, que ferai-je maintenant en pareil cas ? quel parti me reste ! »

Il descendit de sa voiture, écrivit une lettre fort amicale à son épouse convalescente, la remerciant expressément des sentiments de tendresse qui la portaient à se glorifier, par-dessus tout, que la petite fille eût, ainsi que lui, une légère marque derrière l’oreille, et… il resta en Allemagne. La correspondance continua avec une grande activité. Les assurances d’amour, les sollicitations, les plaintes sur l’absence de l’objet aimé, sur les dèsirs déçus, mille espérances, etc., etc., volaient et s’entrecroisaient de Venise à H...., et de H.... à Venise. Enfin Angela vint en Allemagne, et se distingua, comme on sait, dans l’emploi de prima donna, sur le grand théâtre de F.... Quoiqu’elle ne fût plus absolument jeune, elle ravissait tout le monde par le charme irrésistible de son rare et merveilleux talent. Sa voix n’avait rien perdu de sa puissance.

Cependant Antonia avait grandi, et sa mère ne pouvait se lasser d’écrire au conseiller qu’Antonia promettait d’être un jour une cantatrice du premier ordre. Ce présage était confirmé d’ailleurs à Krespel par ses amis de F...., qui l’engageaient à venir dans cette ville pour admirer la réunion de deux sublimes cantatrices. Ils ne se doutaient pas quels rapports intimes existaient entre le conseiller et ces deux femmes. Krespel aurait, de bien grand cœur, voulu voir en réalité sa fille qui lui était si chère, et dont l’image lui avait, plus d’une fois, apparu en songe ; mais, dès qu’il pensait à sa femme, il se sentait tout troublé, et il finit par demeurer chez lui au milieu de ses violons démontés.

Vous aurez entendu parler du jeune compositeur B*** de F.... qui donnait de si grandes espérances, et qui nous priva tout à coup de ses productions, on ne sait pourquoi ; peut-être l’avez-vous connu lui-même ? — Eh bien, ce jeune homme devint éperdûment amoureux d’Antonia, et il proposa à sa mère, au cas où il serait payé de retour, d’approuver une union qui serait à la gloire et au profit de l’art. Angela avait donné son assentiment, et pour le conseiller, il consentait d’autant plus volontiers, que les compositions du jeune maître avaient trouvé grâce devant son jugement sévère. Krespel s’attendait à recevoir la nouvelle de la conclusion du mariage, quand il lui parvint, au contraire, une lettre cachetée de noir, dont l’adresse était écrite par une main étrangére.

Le docteur R*** annonçait au conseiller qu’Angela était tombée dangereusement malade des suites d’un refroidissement gagné sur le théâtre, et qu’elle avait succombé dans la nuit même qui précédait le jour fixé pour les noces d’Antonia. Le docteur ajoutait qu’Angela lui avait confié que Krespel était son mari et le père d’Antonia ; il l’engageait donc à se hâter de recueillir la pauvre jeune fille. — Bien que le conseiller fût vivement ému de la mort d’Angela, bientôt après, il lui sembla que sa vie était délivrée d’un principe de trouble et de contrariétés, et qu’il commençait, de ce moment, à respirer à l’aise. Il partit le même jour pour F.... Vous ne sauriez croire de quelle manière saisissante le conseiller me décrivit sa première entrevue avec Antonia. Dans la bizarrerie même de ses expressions, éclatait une puissance singulière d’effet dramatique, dont je ne suis pas capable de vous donner seulement l’idée. — Toute l’amabilité, toute la grâce d’Angela étaient échues à Antonia, mais abstraction faite de l’ombre de ses défauts. Nulle part ne se trahissait la moindre trace du pied fourchu. Le jeune fiancé se trouvait présent. Antonia, par une inspiration délicate et une justesse d’à propos qui surprit son père, extraordinaire dans ses sentiments les plus intimes, se mit à chanter un des motets du vieux père Martini ; elle savait qu’Angela chantait sans cesse cet air au conseiller dans les beaux jours de leurs amours. Krespel répandait des torrents de larmes ; il n’avait jamais entendu chanter de la sorte, même Angela.

Le timbre de la voix d’Antonia était tout particulier et étrange, il ressemblait tantôt au murmure de la harpe éolienne, tantôt au chant sonore du rossignol. Les tons en paraissaient ne pouvoir se développer dans l’espace trop étroit d’une poitrine humaine. Antonia rayonnante, brillant de plaisir et d’amour, chanta et rechanta tous ses plus beaux airs, et B*** jouait en même temps, comme l’enthousiasme seul peut en rendre capable. Krespel nageait d’abord dans le ravissement, puis il devint préoccupé, silencieux..., rêveur. Enfin, il se leva, pressa Antonia contre son cœur, et la conjurant à voix basse et étouffée : « Ne plus chanter, si tu m’aimes ! dit-il, cela me fend le cœur ; — j’ai peur… j’ai peur..., oh ! ne chante plus !… »

Non, disait le lendemain le conseiller au docteur R***, non ! lorsque, pendant qu’elle chantait, deux taches d’un rouge vif se dessinèrent sur ses joues pâles, ce n’était plus une sotte ressemblance de famille, c’était ce que je craignais. » — Le docteur, qui manifestait une vive inquiétude depuis le commencement de ce discours, répliqua : « Soit que cela provienne d’efforts trop précoces pour chanter, soit que la nature en soit la cause, Antonia est affectée d’un défaut organique dans la poitrine, et c’est précisément ce qui donne à sa voix cette portée prodigieuse et un son si extraordinaire, pour ainsi dire inadmissible dans la sphère du chant humain. Mais aussi sa mort prochaine en serait la conséquence : car, si elle continue à chanter, je lui donne, tout au plus, encore six mois à vivre. »

Le conseiller se sentit déchiré intérieurement comme par mille coups de poignard. Il lui semblait voir un bel arbre, qui se parait pour la première fois d’une floraison magnifique, condamné à être scié à sa racine pour ne plus reverdir jamais. Sa résolution était prise, il révéla tout à Antonia, et lui proposa le choix entre ces deux partis : ou s’unir à son fiance et céder à ses séductions et à celles du monde pour mourir bientôt ; ou bien vivre encore de longues années, si elle voulait assurer à son père, dans ses vieux jours, une paix et un bonheur dont il n’a jamais joui jusque là. Antonia se jeta en sangloltant dans les bras de son père, il n’exigea pas d’autre explication, prévoyant bien toute l’amertume des moments qui suivraient. Il parla à son fiancé ; mais, en dépit des serments que fit celui-ci de ne jamais permettre qu’un son musical sortit de la bouche d’Antonia, le conseiller était persuadé que B***, lui-même, ne pourrait pas résister à la tentation d’entendre Antonia chanter au moins un air de sa composition. Et le monde d’ailleurs, quand même il eût été prévenu du sort rèservé à Antonia, n’aurait sans doute pas renoncé à ses prétentions ; car le public musical, pour ce qui touche à ses jouissances, est une espèce égoïste et cruelle.

Le conseiller disparut avec Antonia de F.... et vint à H.... Le jeune B*** apprit leur départ avec désespoir ; il se mit sur leurs traces, rejoignit le conseiller et arriva à H.... à la même heure. — « Le voir une seule fois et puis mourir ! dit Antonia suppliante. — Mourir ! — mourir ! » s’écriait le conseiller dans un violent transport. Un frémissement glacial le faisait tressaillir. — Sa fille ! le seul être au monde qui enflammât son cœur d’une joie qu’il n’avait jamais goûtée, qui, seule, le réconciliait avec la vie, songer à s’arracher violemment de son cœur !Alors il résolut de laisser l’atrocité se consommer. — B*** dut se mettre au piano : Antonia chanta, Krespel jouait gaiment du violon jusqu’à ce que les taches rouges apparurent sur les joues de sa fille. Il ordonna alors d’interrompre ; mais, quand B*** prit congé d’Antonia, elle tomba subitement en jetant un cri aigu. « Je crus, me dit Krespel, qu’ainsi que je l’avais prévu, elle était réellement morte, et, comme je m’étais volontairement résigné aux plus grands malheurs, je demeurai très calme et mon sang-froid ne se démentit pas. Je saisis par les épaules B***, qui, dans son saisissement, avait l’air hébété et stupide, et je lui dis : (Le conseiller prit son ton de voix chantant), Puisque, selon votre désir et votre volonté, digne et estimable maître de clavecin, vous avez réellement tué votre chère fiancée, vous pouvez à présent partir tranquillement ; à moins que vous ne daigniez attendre un peu, pour que je vous plonge dans le cœur ce brillant couteau de chasse, et pour que ma fille, qui, comme vous le voyez, pâlit excessivement, recouvre un peu de ses couleurs grâce à voire sang très-précieux. Courez donc bien vite, et je ne promets pas de ne point lancer après vous cependant quelque lame bien affilée ! — Il faut bien qu’en parlant ainsi, ajouta Krespel en me regardant, j’aie eu l’aspect tant soit peu effrayant, car il s’arracha de mes mains avec le cri de la plus extrême frayeur, et s’élança d’un bond au bas de l’escalier. »

Quand le conseiller, après la fuite de B***, songea à relever Antonia, étendue sans connaissance, elle ouvrit les yeux avec un profond soupir, puis ils se refermèrent aussitôt comme ceux d’une mourante : alors Krespel éclata en gémissements violents. Le médecin, mandé par la gouvernante, qualifia l’état d’Antonia d’accident grave, mais nullement dangereux, et en effet, elle se rétablit même plus promptement que le conseiller n’avait osé l’espérer. Elle voua alors à Krespel l’amour filial le plus ardent ; elle entrait dans ses goûts, dans ses caprices, dans ses idées de prédilection ; elle l’aidait à démonter de vieux violons et à en ajuster de neufs. « Je ne veux plus chanter, je veux vivre tout entière pour toi ! » disait-elle souvent à son père avec un gracieux sourire, lorsque quelqu’un l’avait prié de chanter et qu’elle avait refusé. Toutefois le conseiller tâchait d’éviter les occasions de ce genre autant que possible, ce qui motivait sa répugnance à paraître avec elle en société, et son attention à éviter tout prétexte de musique. Il comprenait quel douloureux sacrifice devait s’imposer Antonia pour renoncer entièrement à l’art quelle avait exercé à un si haut degré de perfection.

Quand le conseiller, après avoir acheté ce merveilleux violon qu’il enterra avec Antonia, se préparait à le démonter, Antonia le regarda tristement, et le suppliant avec douceur : « Celui-là aussi ? » dit-elle. — Le conseiller lui-même ne savait pas quelle puissance inconnue l’obligea à laisser ce violon intact et à vouloir l’essayer. À peine eut-il donné les premiers accords, qu’Antonia s’écria avec joie : « Ah ! mais c’est moi ! — je chante encore. » En effet, les sons de cet instrument, argentins et semblables au timbre des cloches, avaient un caractère tout spécial et miraculeux ; parfois ils semblaient émis par une poitrine humaine. Krespel fut attendri au dernier point ; il jouait bien mieux que jamais, et quand, dans certains passages hardis, il montait et descendait avec une vigueur incomparable et une profonde expression, Antonia battait des mains et s’écriait ravie : « Ah ! j’ai bien fait cela : j’ai bien fait cela ! » — Depuis cette époque, il y eut dans son existence un grand calme et une grande sérénité. Elle disait souvent au conseiller : « Je voudrais bien chanter quelque chose, mon père ! » Krespel alors détachait le violon du mur, et jouait les plus beaux airs affectionnés d’Antonia, qui en éprouvait un contentement intime et délicieux.

Peu de temps avant mon retour à H...., le conseiller crut entendre, une nuit, jouer sur son piano dans la chambre voisine, et bientôt il distingua évidemment que B*** préludait à sa manière habituelle. Il voulut se lever, mais un poids énorme l’oppressait, et, comme enchaîné dans des liens de fer, il était hors d’état de faire le moindre mouvement. Antonia commença alors à chanter d’une voix d’abord à peine perceptible, qui devint ensuite de plus en plus vibrante, jusqu’au fortissimo le plus bruyant. Enfin ces sons merveilleux vinrent à moduler cet air, si entraînant et si passionné, que B*** avait autrefois composé pour Antonia, tout à fait dans le bon vieux style des anciens maîtres. Krespel dépeint l’état où il se trouvait comme une chose inconcevable : car il ressentait à la fois une horrible angoisse mêlée à une joie ineffable. Tout à coup il se vit entouré d’une clarté éblouissante, et il vit au milieu d’elle B*** et Antonia se tenant embrassés et se regardant avec un mutuel ravissement. Les accords de l’ariette et l’accompagnement du piano continuèrent à résonner sans qu’Antonia chantât visiblement, ni que B*** mit la main au clavier. Alors le conseiller tomba dans une sorte de morne engourdissement, et tout s’effaça devant lui, le concert et l’apparition.

À son réveil l’impression terrible de ce rêve funeste l’agitait encore. Il se précipita dans la chambre d’Antonia : elle était couchée sur le sopha, les yeux fermés, les mains pieusement croisées, comme si elle dormait et qu’elle rêvât de voluptés célestes et infinies…

Mais elle était morte.






Jules Verne et la Musique






  1. Théodore est un membre du club des Frères-Sérapion, que nous avons fait connaître au lecteur dans la notice sur Hoffmann. C’est dans ce personnage que l’auteur s’est personnifié davantage sous son propre prénom.
  2. Pour exprimer son mépris contre ces compositeurs, ou maîtres de chapelle, dont il fait la critique, Krespel dit que ce sont plutôt des esclaves (schiavi) des chefs d’emploi, d’un premier ténor (primo uomo), dont ils s’appliquent seulement à faire briller la voix aux dépens de la pureté du chant.
  3. Allusion à une ancienne pratique qui consistait à rompre une verge en signe de condamnation.
  4. C’est-à-dire: animal tudesque, ou Allemand brutal.
  5. C’est-à-dire : l’époux chéri et le père bienheureux.
  6. Maestro, compositeur de musique.





   
   
   
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